
Beck Au Logis
(ROCK AND FOLK 1996)
Le savant fou slacker revient avec une nouvelle bombe artisanale à tête multiple, mêlant hip-hop, blues et folk
dans l'éprouvette "Odelay".
Dans les coulisses glacées et fort moches du Zénith, un petit bonhomme blond qui nous arrive au nombril (sic ) fait
les cents pas.Beck attend que Sonic Youth en termine avec la balance pour faire de même.Son visage est
étonnament jeune.Vraiment jeune.On lui donnerait dix-sept ans.Dans son petit pull 100% acrylique en col V taille
12 ans,il ressemble à peu près autant à une rock-star que le fils timide de la coiffeuse du coin.
Le temps de tester "Pay No Mind" devant une poignée de roadies circonspects, le freluquet repose sa guitare et
nous rejoint pour l'interview. Il parle lentement, s'arrête entre deux phrases pour réfléchir, loin des formules
apprises par coeur et du petit soupçon de cynisme à l'anglaise.
Comment vivez-vous cette notoriété soudaine?
Je ne me sens pas si...célèbre que ça.Ça faisait un an que je
n'avais pas rencontré un journaliste avant aujourd'hui,alors...
Êtes-vous surpris que les gens achètent vos disques? Les tubes
évidents comme "Loser" ou "Pay No Mind" mis à part, votre
musique n'est pas si accessible que ça.
Bien sûr, ça m'a toujours surpris.Il y a tellement de bonne
musique en dehors de mes petits trucs. Et puis, c'est vrai, quand
je joue un morceau bluegrass sur scène, je me demande bien ce
qu'en pense le public qui est venu pour "Loser",s'il se demande:
"Qu'est-ce que c'est que cette arnaque? Et "Loser" là-dedans?"
(sourire) Le bluegrass fait juste partie de ce que j'aime, comme le
blues du Delta, le folk et tout le reste. Les chansons de ce dique
sont comme des mille-feuilles, des feuilles sèches collées à
d'autres couches plus crémeuses...
Comment avez-vous réagi à cette vogue autour de votre nom?
Je n'étais pas préparé à ça.C'est une chose un peu frustrante car
incontrôlable.Mais je garde les pieds sur terre grâce à mes
chansons:ce sont elles qui importent au bout du compte,pas les gens qui gesticulent autour de moi avec leurs
conseils et leurs avis d'expert.Il est facile de se laisser griser par tout ça.Mais je contrôle tous ces facteurs et,
hormis le fait que je joue plus de concerts qu'avant devant un public un peu plus nombreux,ma vie me semble assez
normale.J'ai les mêmes amis qu'avant.Personne dans mon entourage ne me traite différemment à cause de mes
disques.Quand je rentre à la maison, j'ai la faculté d'oublier le show-bizz, j'opère une auto-amnésie sur mon
cerveau...Pour tout dire, je ne prends pas très au sérieux cette pseudo-vogue autour de moi.Il ne s'agit que de
musique,de bruits...Il n'y a rien de romantique là-dedans, pas de quoi se mettre une balle dans la tête.Il y a des
choses plus importantes dans le monde.Les gens vivent, respirent, font leur petit bonhomme de chemin...Je me
contente d'être sur le bord de la route, les sens en alerte, à l'occasion...(sourire)
Il y a deux ans, vous disiez n'être qu'un imposteur sous-éduqué, peu à même de traiter de quelque sujet sérieux
que ce soit dans vos chansons.Vous semblez avoir conservé cette modestie...
Une chose m'a toujours fasciné:tous ces jeunes musiciens de 20 ans qui déboulent, pondent deux ou trois disques,et
s'évanouissent dans la nature, perdus à jamais...Les menuisiers ou les charpentiers, eux, apprennent leur métier
pendant longtemps, et ils s'améliorent d'année en année.Ils mûrissent, travaillent mieux à trente qu'à vingt ans,
mieux à quarante qu'à trente ans.Ils n'abandonnent pas au bout de trois étagères...Avec la musique,il semblerait
que les gens pensent le contraire.Pas moi.Écrire des chansons,c'est un art mais aussi un métier.J'ai le sentiment
que je serai meilleur dans quelques années.Qu'est-ce qu'un jeune de vingt ans peut avoir à dire sur la vie?
Peut-être quelques petits trucs énervés, pas plus...
Une chose particulièrement marquante dans votre vie depuis "Mellow Gold"?
Le monde vous rappelle sans cesse que vos idées ne sont pas très réalisables, qu'il vous faut rentrer dans le
rang.J'essaie de lutter contre ça, de faire mon possible pour être moi-même.
Persévérer dans mes idées et conserver ma vraie nature, malgré tout. Voilà un de mes sujets de préoccupation
favoris...(sourire)
Pouvez-vous sortir autant de disques que vous le voudriez chez Geffen?
Je fais ce que je veux, c'est clair depuis le début. Ces histoires de pressions des maisons de disques,je ne sais pas
ce que ça veut dire,c'est une chose invisible. La pression, on se la met tout seul, ce n'est pas une maison de disques
qui vous l'impose.Cela dit, je n'en suis pas à un niveau de popularité énorme, bien que ce qui m'arrive dépasse de
loin tout ce que j'aurais pu imaginer.
Avez-vous déjà une idée de votre prochain disque?
Non...Je n'ai jamais fait de projets à l'avance.Les choses tombent du ciel, apparaissent dans mon esprit sans que je
m'y attende vraiment.Je sortirai peut-être bientôt un album de outtakes de "Odelay".Ce sont des titres plus
chansons, sans grosse batterie hip-hop.Mon amour pour les chansons folk épurées,c'est l'autre versant de ma
personnalité.Hip-hop, blues, folk-songs:ces genres ne sont pas antagonistes.
Cet incroyable mélange fait qu'il est délicat de ranger vos disques dans telle ou telle section.Du coup, ils finissent
dans le grand bac Alternatif...
Alternatif est devenu synonyme de disparate (rires)...Ils me balancent là-dedans, mais ce n'est pas nécessairement
là où je voudrais qu'on les range.J'ai une idée de section pour "Odelay":
Hindu Trucker GothSamba...Qu'ils les mettent là-dedans, quelque part.Un jour,je les mettrai simplement à la
poubelle...(rires)
Rétrospectivement, qu'est-ce que vous pensez de vos disques?
Pour "Odelay",je ne peux pas vraiment en juger, j'ai besoin de plusieurs années pour écouter lucidement un
disque.Je n'ai réécouté "Mellow Gold" que très récemment...Et j'ai trouvé ça...pas mal.Je ne pensais pas que
j'allais l'apprécier en le posant sur la platine.J'avais beaucoup trop tourné avec les chansons de "Mellow Gold" et
je les détestais toutes.En l'écoutant avec du recul, j'ai réalisé que ce disque, après tout, me ressemblait.Il a un côté
clownesque, un peu couillon, qui m'énervait en tournée.Mais ce n'est pas si grave, ça reflète finalement assez bien
qui j'étais à l'époque.Pour en revenir au nouvel album, je ne peux rien en dire.Certains des titres sont si tordus que
je me demande bien où je les ai pêchés.Les versions originelles étaient très abrasives, mais je n'en ai pas utilisées
beaucoup.Ces temps-ci, beaucoup de groupes m'ont l'air de vouloir sonner le plus dur et le plus abrasif
possible...Quelque part, c'est une manière un peu facile d'être à la mode,de devenir important. J'avais envie de
faire une musique moins rêche,moins gutturale.Ça me paraissait un challenge plus intéressant.J'appelle ça de la
musique popsicle...(rires)
Popsicle, voilà les disquaires prévenus.
Oui, mettez mes albums là-dedans, les gars.
Quel est le dernier disque que vous ayez acheté?
(Il réfléchit) Ben...j'en sais rien...Rien de récent depuis longtemps.J'achète des vieux vinyles dans les marchés aux
puces. Je collectionne les 78 tours,les diques de Barbecue Bob,des choses comme ça.Pendant que je suis à Paris,je
vais m'acheter l'intégrale de Serge Gainsbourg.J'ai une compilation de Gainsbourg que j'aime beaucoup.Ses
paroles sont fantastiques, paraît-il.J'aimerais apprendre le français pour ça.Juste pour Serge.I'll do it for
Seuurge...(rires)
Dans la foulée de cette interview, en première partie des parrains Sonic Youth, le jeune Beck divisera le public du
Zénith en deux. Ceux qui, suffisamment ouverts d'esprit pour apprécier ce folk à fleur de peau,lui assureront un
triomphe mérité, et les autres, venus uniquement pour les décibels de Sonic Youth, qui gâcheront la pureté du set
par des sifflets crétins.Mais entre le Beck petit-fils de Woody Guthrie et son jumeau cousin des Beastie Boys,on
sait qu'on n'aimerait n'avoir jamais à choisir.
ROCK AND FOLK 1996 par David Angevin