Rock Sound Interview (ROCK SOUND, Juillet 1994)


À l'origine, "Mellow Gold" était un petit projet parallèle, j'avais un ami qui habitait près de chez moi, nous fabriquions des chansons et lui s'intéressait au rap et à la musique dance, il travaillait avec des gens comme les Geto Boys, qui sont des rappeurs hardcore, des criminels endurcis (rires).Ils emploient des images très crues, ils parlent de tuer des gens et de les couper en morceaux...Donc, nous trafiquions nos chansons sur un magnéto huit pistes, sans vraiment envisager de faire un disque.C'était juste une petite expérience, mais comme "Loser" a bien marché, Geffen a décidé de sortir le disque rapidement. Bien sûr, j'aurais pu refaire certains trucs, insister pour y mettre un peu d'acoustique, mettre une chanson country, faire du bruit, mais je n'en ai pas eu le temps.L'album a finalement son propre rythme, et donc, je ne regrette pas trop de l'avoir laissé tel quel.

Sur "Stereopathetic Soul Manure", les chansons ont-elles été écrites à la même époque?

Non, il y en a qui remontent à quatre ans, et d'autres qui sont récentes, comme par exemple celles sur lesquelles il y a de la pedal-steel, les chansons country. Mais les plus rigolotes, comme "Satan Gave Me A Taco", sont vraiment vieilles, elles remontent à l'époque où je jouais dans des cafés. C'était pendant des soirées folk, tout le monde s'ennuyait tellement que j'improvisais les choses les plus invraisemblables, rien que dans le but de faire réagir des spectateurs apathiques. Alors, je me suis retrouvé avec toutes ces chansons un peu délirantes et débiles, et j'en ai encore un bon stock que je ne peux pas sortir sur disque. Je vais les garder pour moi.

Dans "Satan Gave Me A Taco", il semble y avoir une petite critique du heavy-metal et de la façon dont vivent ses stars. Est-ce un genre de musique que vous avez écouté?

Oui, j'ai une sorte de rapport d'amour/haine avec cette musique. En grandissant, à la fin des 70's et au début des 80's, j'avais l'impression de n'entendre que Van Halen et Motley Crue, et quand je suis devenu adolescent j'ai rejeté tout ça, je me suis mis à écouter de la musique folk et du hardcore, tout ce qui n'était pas du heavy-metal.Mais plus tard, il y a un an ou deux à peu près, j'en suis arrivé à apprécier ce côté glorieusement clinquant et stupide de cette musique horrifiante, et fascinante en même temps. Et puis, cet horrible rock'n'roll fait partie de mon enfance, et quand on est gosse, c'est assez dur de voir tout ces types gonflés à bloc qui jouent des solos de guitare stupéfiants, quand on est un tout petit gosse malingre, on se dit qu'on ne trouvera jamais sa place dans ce monde-là. Alors, moi, j'ai du trouver des musiques qui étaient aux antipodes de ce genre de rock.

Dans vos textes, vous mentionnez fréquemment la nourriture et de préférence des types de nourriture pas trop saines...

Oui, c'est vrai (rires)

Et il y a une petite voix enfantine qui intervient entre les chansons...

J'avais un petit mini-cassette, et je parlais régulièrement sur une bande.Je me suis aperçu que quand je passais cette bande, tout en appuyant sur le bouton avance-rapide le son devenait plus aigu, et donc, quand je donnais mes concerts folk, j'ai pris l'habitude de sortir le magnéto entre deux chansons et de passer au hasard des morceaux de cette bande. Mais lors d'un concert à Seattle, des gosses sont montés sur scène et m'ont piqué mes harmonicas et mon petit mini-cassette. J'avais une cassette entière de ces petits monologues, et mis bout à bout, ils racontaient la vie d'un gosse de 1992. C'était assez autobiographique. Quand le gosse annonce comme date 1945 et parle de MTV, c'est parce qu'il a pris tellement d'acides qu'il ne sait plus en quelle année il est (rires).C'est ma voix accélérée...Quand à l'obsession de la nourriture, cela provient peut-être du fait qu'à l'époque j'avais sacrément faim.Je m'étais fait licensier de mon boulot, je n'avais pas d'argent, c'était il y a deux ans, quand l'économie n'allait pas vraiment très fort et qu'il m'était impossible de retrouver un travail.Je devais avoir deux cent dollars par mois pour vivre, et je traînais, en écrivant des chansons et en pensant à la nourriture...

Mais dans vos chansons, c'est une nourriture particulièrement malsaine.

Oui, c'est peut-être une sorte de commentaire social un peu bateau,à propos d'une société qui se nourrit essentiellement de saloperies. Et il y a toute une "teenage food culture", une culture de la nourriture adolescente. C'est vraiment étrange. L'autre jour, je regardais la télé à l'hôtel, c'était un programme pour les gosses, et toutes les publicités visaient les jeunes enfants.Je me suis aperçu que, dans toutes les pubs, toutes les nourritures étaient ce que j'appelerai de la "video game food".Il y avait des petites sucreries que l'on peut porter en guise de bijoux, des sauces pour salades à goût pizza, du beurre de cacahuète parfumé à la confiture...Tout ça, c'est des nourritures pour gosses, avec des concours qui, en achetant beaucoup de vinaigrette, permettent de gagner des jeux vidéo. Moi, j'ai grandi dans cette culture, cette culture trash...C'est une culture fascinante, et un peu écoeurante, comme le heavy-metal.

Vous utilisez parfois des éléments de science-fiction dans vos chansons, et vous les mélangez à d'autres, plus réalistes...

Oui, j'aime bien ces rencontres inattendues.Ce que je préfère, en musique, ce sont les effets de contraste.Un groupe peut jouer en hurlant, avec la guitare la plus bruyante et la voix la plus satanique, et ça ne me touche pas particulièrement. Au point où nous en sommes, nous avons tout entendu et tout ce qu'il est possible de faire, c'est d'utiliser des effets de collage ou de juxtaposition.Le résultat, c'est cette vague de post-modernisme, qui n'est pas très saine.Je m'en suis un peu détaché...Quand j'étais plus jeune, je m'intéressais à des groupes comme Sonic Youth, à des groupes d'avant-garde.Mais en fait, je crois qu'il vaut mieux s'intéresser à des musiques qui ont des racines plus concrètes, comme la musique folk...

Quand vous viviez dans l'East Village, à New York, aviez-vous des discussions théoriques à propos de la musique?

Non, absolument pas! (rires) Ce fut une période de stupidité bienheureuse pour moi.Je faisais le fou, tout le monde faisait de la musique sans prétention, pour moi, ça a été une sorte de libération après ces 80's, qui, par certains aspects, ressemblaient aux 50's.À la télé, on voyait des familles unies, mais parmi les gens que je connaissais, personne ne venait d'une famille unie.Alors, découvrir ce monde de musiciens, ça a été une sorte de libération. À New York, les gens que j'ai rencontrés étaient plutôt amicaux, alors qu'à Los Angeles, quand j'allais dans un club de punk rock, à l'âge de quinze ou seize ans, personne ne me parlait. Il n'y avait aucun sens de la communication, alors qu'à New York n'importe qui pouvait jouer dans les clubs.On pouvait voir une pièce de théâtre, ensuite entendre un groupe bruitiste...Ça a été une bonne surprise, je ne m'y attendais pas.

À votre arrivée à New York, connaissiez-vous les groupes qui ont fait de cette vieille ville un endroit légendaire? Le Velvet, Television, Patti Smith...

Je connaissais leurs noms.Mais il y a de gros trous dans ma culture musicale.Par exemple, je connais bien le Velvet Underground ou les Stooges, mais je ne sais pas grand chose à propos des New York Dolls ou Wire...Mais j'aime beaucoup le Velvet Underground, j'aime la crudité de leurs enregistrements et le mélange d'éléments mélodiques et de bruit.Ils avaient une approche très modene de la musique, qui touche directement les musiciens des 90's.J'ai toujours aimé les groupes qui prenaient la musique au sérieux, mais qui ne se prenaient pas eux-mêmes trop au sérieux.Dans le cas du Velvet, il y avait un mélange de tendresse et d'ironie dont je n'avais pas vraiment conscience quand j'étais gosse et qui pourtant me touchait.

Le côté ironique, on le trouve aussi dans vos paroles, dans par exemple l'histoire de ce type qui se fait couper en deux par sa petite amie...

Oui, c'est une de mes chansons zarbi. (rires) Mais elle est vraiment vieille...Ça doit remonter à quatre ou cinq ans...

Et vous mentionnez deux fois Satan sur "Stereopathetic Soul Manure", dans "Satan Gave Me A Taco" et dans "One Foot In The Grave"...

Oui, ça c'est une chanson à la Terry Sonny, un boogie ferroviaire à l'harmonica.C'est vrai, Satan apparaît souvent dans mes paroles.Mais il faut dire que c'est un sacré personnage.Ces derniers temps, il semble n'apparaître que dans les chansons de mauvais groupes de heavy-metal, mais il a tellement d'autres facettes.Il y a Satan le comédien, Satan le magicien, Satan le prestidigitateur, Satan l'artiste. Il arrive, il pervertit les choses et les rend un peu plus intéressantes.Il vous fait prendre des vacances, il ouvre des portes...

Votre grand-père était un homme d'église.Cela a-t-il eu une influence sur vous? Votre intérêt pour Satan est-il le contrecoup d'une éducation religieuse?

Oui, mon grand-père était un prêtre presbytérien.J'ai passé beaucoup de temps chez mes grands-parents, ma mère m'envoyait régulièrement vivre chez eux.Alors, j'allais souvent à l'église, et j'y restais assis en faisant semblant de connaître les paroles des hymnes, j'ai eu droit à tout un tas de sermons sans jamais réussir à me concentrer dessus. (rires) J'avais l'imagination qui se m,ettait à battre la campagne.Ça ne me gênait pas d'aller à l'église, mais en même temps, je n'arrivais pas à vraiment prendre ça au sérieux.

Aviez-vous peur quand vous entendiez parler des flammes de l'enfer, de la damnation éternelle?

Peut-être, mais vous savez, quand j'étais gosse, j'avais du mal à me concentrer, que ce soit à l'église ou à l'école.J'était toujours à l'écoute de ma propre station de radio.(rires) C'était en 1945, quand je regardais MTV et faisais des reprises de Pussy Galore...(rires)

Qui est ce Ken qui chante deux chansons sur "Stereopathetic Soul Manure", et qui a une voix de vieux hobo?

C'est vrai, il a ce genre de voix, et il en a aussi le physique.Je vous le montrerai, on le voit dans la vidéo de Beercan.Il a une cinquantaine d'années...Sur les bretelles d'accès aux autoroutes, à Los Angeles, il y a des sans-abri qui tiennent des pancartes, pour demander de l'argent.Ken était régulièrement posté sur l'autoroute, près de chex moi, alors un jour je me suis arrêté pour lui parler et nous avons parlé de tout un tas de choses, il m'a raconté qu'il était en prison à San Quentin en 1965 et qu'il avait vu Johnny Cash y jouer, qu'il avait été chanteur de country à Baskerfield, il avait l'air en assez mauvais état physiquement, mais en fait il avait l'esprit très jeune. Je lui demandais pourquoi il était sans-abri, et il me répondait: "C'est parce que j'aime être sans-abri, c'est le mode de vie qui me convient, je suis libre comme l'air..." Ça m'a marqué et quelques jours plus tard, je suis retourné le voir, en apportant une guitare et un petit magnéto à cassettes et on s'est mis à jouer, il chantait de vieux trucs de Jimmie Rodgers, que je connaissais, nous chantions et yodellions en choeur...Il y a trois ans, j'avais un groupe de country, nous jouions dans un hôtel, dans une petite ville de montagne, une fois par semaine, du Hank Williams, du Jimmie Rodgers, de George Jones et des trucs encore plus folk, avec des amis au violon ou au banjo.Les spectateurs mangeaient leurs steaks-frites, et ensuite, ils se mettaient à danser...C'était plutôt drôle, nous étions tous saouls sur scène...

Que représentait Hank Williams pour vous?

Je ne connais pas sa vie par coeur, mais c'est un personnage charismatique, un de ces individus qui rendent les gens heureux mais qui eux-mêmes sont en proie à des souffrances permanentes, qui sont tourmentés.Je reprenais plein de chansons à lui: "Lovesick Blues", "I'll Never Get Of This World Alive","Kaw-liga"...J'adore cette chanson, j'aime bien les chansons sur les indiens, comme celle des Headcoats sur Pocahontas, que nous reprenons. Quand j'étais gosse, les autres gosses se moquaient de la musique country, ils pensaient que c'était pour les ploucs, mais moi je trouve ça beau, et totalement sérieux. Je ne sais pas si vous l,avez remarqué, mais sur la vidéo de "Loser", je porte un vieux Nudie Suit, vous savez, un de ces costumes faits par Nudie Cohen pour les chanteurs country.Celui que je porte, qui a été trouvé pour les besoins de la vidéo, avait en fait appartenu à Gram Parsons...Mais la plupart des gens prennent ça pour un costume à la John Travolta (rires), ils ne se rendent pas compte que c'est un costume Nudie.J'aime bien ces costumes, et puis ça changeait de l'image du "grunge kid" ou du "slacker kid" qu'on m'a collé.Porter ce costume était un peu une plaisanterie, mais en même temps, je l'ai trouvé vraiment beau.

Comment en êtes-vous arrivé à aimer la country music?

Il y a pas mal de jeunes groupes qui jouent de la country, mais ils font ça de façon un peu condescendante, comme si ils prenaient cette musique de haut. Moi, c'est en écoutant Woody Guthrie que j'ai découvert la musique folk.Avant, j'avais surtout écouté du punk-rock, et là, j'ai découvert une musique étonnante, sentimentale, et sans complexes.C'est une musique directe, émotionnelle, alors que dans la musique rock, tout est dissimulé derrière une grosse couche d'ironie.La country, c'est rafraîchissant.

Mais vous-même, dans vos chansons, vous retranchez volontiers derrière l'ironie...

Oui, à cet égard, je me suis senti sans doute davantage coupable que la majorité des gens.Mais vous savez, parfois, on ne peut pas s'en empêcher (rires) Et l'ironie ou le cynisme font vraiment partie de notre culture, il est si facile de tomber là-dedans.Le cynisme est l'attitude la plus simple qu'un gosse puisse adopter face au monde.Mais en même temps, à long terme, ça peut être destructeur, étouffer vos émotions.Alors, je marche parfois sur la corde raide, entre cynisme et sincérité...Mais ce que j'aime surtout, dans mes chansons, c'est raconter des histoires étranges.

Dans vos paroles, vous évoquez souvent les hobos, et c'est un terme qui fait songer aux 30's...

Oui, il y avait tous ces gens qui avaient été chassés de chez eux, l'économie s'était écroulée, il y avait eu un désastre écologique dans le Dust Bowl, et au lieu de s'unir, les gens se bouffaient les uns les autres.Dans ce contexte, c'est stupéfiant de voir quelqu'un comme Woody Guthrie qui disait: "Tous les hommes sont mes frères", sans que cela soit mièvre ou idéaliste.Pour lui, ça représenatit un combat quotidien.Et on retrouve un peu la même situation aujourd'hui, avec un nombre incroyable de sans-abri, moi, j'ai été sans-abri pendant un an ou deux à New York, mais je ne pratiquais pas la mendicité, je dormais simplement par terre, chez des amis.

Vous n'avez pas vraiment l'air du gros dur que l'on imagine survivre sans problème en vivant dans la rue...

Non, et en fait, je n'y ai pas survécu sans problème (rires) Je me suis parfois trouvé dans des situations pas très nettes...C'est une ville microcosme: on y trouve des gens très riches, des alcolos, des types qui prêchent dans la rue et d'autres qui y jouent de la musique.Et il y a toujours un marchand de fruit coréen au coin de la rue. Mais ça n,a rien de romantique.On y a faim et froid, on y traîne dans la rue, dans l'espoir de rencontrer un ami.J'y ai passé un hiver assez pénible...

Dans "Modesto", on a l'impression justement d'entendre quelqu'un qui a fait l'expérience de ce qu'est vraiment l'aliénation au quotidien...

Oui, c'est assez vrai.Tout le monde est aliéné à un degré ou à un autre, comment pourrait-on ne pas l'être de nos jours? Aujourd'hui, tout est hachuré, fragmenté, y compris ma musique...

Dans "Modesto", et dans d'autres chansons, vous évoquez les "shopping malls", les centres commerciaux qui ont envahi l'Amérique...

Dans les 40's,en country music, on parlait de "honky tonk", dans les 50's on disait "I'll meet you at the hop", et aujourd'hui, le point de référence, en Californie surtout, c'est le centre commercial.Quand j'étais gosse, j'y ai passé pas mal de temps. Il y a toute une culture des centres commerciaux et des salles de jeux vidéo, et c'est une culture assez violente.Il y a une atmosphère de violence sous-jacente, on sent toute cette énergie comprimée qui ne demande qu'à exploser.Ensuite, quand ils grandissent, les gosses vont aux concerts et ils sautent en l'air, ils se déchaînent...Au début, les jeux vidéo étaient assez inoffensifs, mais maintenant, ils sont d'une violence très réaliste, on voit quelqu'un casser la tête de quelqu'un d'autre avec du sang qui gicle partout. Quand on voit des gosses de sept ans qui sont très à l'aise avec ces jeux, on se demande ce qu'il svont devenir en grandissant.C'est un peu effrayant.Je ne suis pas réactionnaire ou moraliste, mais c'est quand même inquiétant.

Il paraît que vous-même, vous avez vu "La Guerre Des Étoiles" une quarantaine de fois.

C'est vrai. J'ai eu tout l'attirail de l'explorateur inter-sidéral...J'étais totalement branché là-dessus.Mais ça m'a passé...J'ai évolué, découvert le blues, et comme je ne viens pas d'une famille riche, tout ce que j'avais pour jouer de la musique, c'était une vieille guitare acoustique, alors, je me suis branché blues et country..."Stereopathetic Soul Manure" représente un peu mon passé, c'est une musique qui vient de loin, de la Carter Family, des chanteurs de blues.Mais il y a deux ou trois ans, je me suis rendu compte qu'il pouvait y avoir quelque chose de dangereux dans le fait de ne jouer que des musiques traditionnelles. On peut adopter une attitude un peu élitiste, et en arriver à mépriser les autres formes de musique. Donc, au lieu de rejeter toutes les saloperies ambiantes, de m,enfermer dans une tour d'ivoire, j'ai décidé de les saisir à bras-le-corps, et ça a donné "Mellow Gold", qui est tourné vers l'avenir plutôt que vers le passé. Il faut utiliser le matériau qu'on a à sa disposition, on ne peut pas éternellement faire comme si on était en 1932 et que l'on voyageait clandestinement dans un train...

Sur "Mellow Gold", on rencontre des personnages plus contemporains, comme le vétéran de la guerre du Vietnam qui joue d'une guitare imaginaire, ou cette hippie cauchemardesque...

Oui, les voisins conducteurs de camion sont en fait des gens qui vivaient réellement en dessous de chez moi, dans un appartement de Los Angeles. Ils étaient horriblement violents, c'était des paumés originaires de Georgie ou d'Alabama, ils se droguaient de toutes les façons possibles.Je pense qu'ils étaient homosexuels sans oser l'avouer.Mais ça sautait aux yeux. J'ai passé à peu près un an au dessus de chez eux, ils n'arrêtaient pas de faire du bruit, de se disputer, et parfois, ils tentaient de m'inviter chez eux.Au début de la chanson, c'est eux qu'on entend s'engueuler, on entendait leurs querelles à un bloc de distance.Ils avaient toutes sortes d'armes, flingues, couteaux, haches. Un jour, ils se sont battus à la hache, ils saignaient de partout, ensuite, l'un d'entre eux a bousillé toutes les voitures garées dans la rue. J'ai vu que la maison allait s'écrouler, ils ont renversé tout le mobilier et les pompiers ont fini par venir. Ça m'a tellement impressionné que j'ai écrit cette chanson, "Truckdrivin Neighbors Downstairs" sur un quatre pistes. Ces deux types étaient paumés, je n'essaie pas de les démolir dans la chanson, je ne les méprise pas, mais j'ai essayé de capturer leur forme d'esprit, c'est presque une sorte d'hommage à ces types riot trash...Et la "Nitemare Hippy Girl" était une "flower child" qui avait perdu ses pétales, quelqu'un a dû les trouver, les rouler et en faire une cigarette, puis les fumer...

Vous avez l'oeil assez satirique: vous vous moquez des ploucs du sud, des hippies, et de la génération "slacker" avec "Loser".Que pensez-vous de tous ces gosses qui forment des sortes de tribus?

Je n'essaie même pas de les faire entrer dans ces catégories, ce serait injuste. Je n'ai que vingt-trois ans, ce n'est pas une raison pour me ranger dans une catégorie. Les labels du genre "Génération X" servent surtout à de pseudo-sociologues qui veulent exploiter ces groupes de jeunes pour leur vendre quelque chose, des diques, des fringues, des magazines. Devenir l'emblême d'un de ces groupes serait dangereux, mais moi j'en serais incapable. Souvent, mes paroles sont isolées de leur contexte par des journalistes qui veulent leur faire dire quelque chose...Je ne suis pas un penseur, je n'ai même pas terminé mes études secondaires, je n'ai pas reçu d'éducation classique.Dès l'âge de sept ans, je me suis rendu compte que l'école ne pouvait rien m'apporter.Je vivais dans un quartier mexicain, mon beau-père était mexicain.Mais j'ai très tôt dû apprendre à me débrouiller tout seul, et j'écris mes paroles d'instinct, elles me viennent spontanément. Je n'ai pas une grosse culture littéraire, j'ai juste lu quelques bouquins...J'ai bien aimé des gens comme Henry Miller, qui a une énergie et un amour de la vie qui sont fantastiques. Et il savait également apprécier dans la vie des choses qui ne sont pas à proprement parler belles. Il acceptait le côté crade de la vie, ce qui n'est pas très américain. Il n'appartenait pas à la majorité silencieuse, à ces gens qui rêvent d'une vie aseptisée et qui vénêrent Ronald Reagan, ou plutôt, Ronald McDonald, vous savez, "We're number one"...(rires) Chez Miller ou Bokowski, ou même Woody Guthrie, on trouve un optimisme qui va bien au-delà de cette vision superficielle.J'ai vécu dans une famille où la vie était difficile, où il fallait lutter, économiser l'argent, et d'une certaine façon, je pense que ce genre de choses peut vous rendre optimiste, vous forcer à surmonter des difficultés.Je ne suis pas sûr que des gosses qui ont grandi dans un milieu plus favorisé puissent avoir la même énergie, ils se laissent parfois aller à l'inertie.

Je crois que vos parents étaient artistes, que votre mère a joué un rôle dans un film d'Andy Warhol...

Oui, quand j'étais très jeune. Elle a grandi à New York, dans les rues. Elle n'est pas allée à l'école, elle a fréquenté des gens qui prenaient des drogues, et elle s'est retrouvée à la Factory à l'âge de quatorze ans. Alors, ils l'ont mise dans un film que je n'ai pas vu et dont je ne connais même pas le titre. Mais quand je suis devenu adolescent, ma mère était secrétaire, elle n'était plus artiste. Pour moi, c'était une femme qui travaillait pour nous nourrir. Elle n'était pas souvent là, et donc mon frère et moi étions un peu laissés à nous-mêmes, ce qui a de bons et de mauvais côtés. Ça vous apprend à préparer le dîner quand vous avez faim, et c'est quelque chose qui se répand de plus en plus avec toutes les familles monoparentales, qui semblent de plus en plus nombreuses. Je rencontre des gosses de quatorze ans, et ce sont des "smartass", il ne faut pas leur en compter, ils sont adultes...

Étiez-vous comme ça à leur âge?

Non, pas du tout, je n'étais pas très dégourdi: "Loser", c'est l'histoire d'un type qui se rend compte qu'il n'appartiendra jamais à l'élite, et qui s'en branle. Il s'accepte tel qui est , même s'il n'a pas sa place dans le monde des Michael J. Fox, des Michael Jackson, ou même de Pearl Jam...Je ne me suis jamais douté qu'un jour les gens s'intéresseraient à ma musique, je pensais tout au plus avoir une chance de sortir un disque sur un petit label...

Oui, mais "Loser", qui est une chanson contre la mode, a créé sa propre mode.

Oui, cette chanson m'a échappé, elle vit maintenant sa propre vie. Mais elle n'appartient pas à un genre pré-déterminé.

Avez-vous rencontré des clones de Beck, des gens qui essaient de vous ressembler?

En fait, je ne sais même pas à quoi je ressemble...J'ai fait une interview avec un type qui ne m'aimait pas, qui me prenait pour un "phony", un truqueur, ce qui est d'ailleurs son droit le plus strict. (note: voir , sur ce site, l'interview de Nardwuar) Mais à la fin, la discussion s'est envenimée, et il m'a dit: "la seule raison pour laquelle les gens t'aiment, c'est tes cheveux..." Mais je ne sais même pas à quoi mes cheveux ressemblent! Je n'ai jamais cherché à avoir un look particulier! On a écrit que j'avais une énorme collection de T-Shirts, mais c'est de la foutaise...Je ne suis pas un maniaque des fringues...Mais, à moins de refuser toutes les interviews, on ne peut pas empêcher les journalistes de monter en épingle des choses qui ne le méritent pas...On finit par devenir un "freak", une bête de cirque. Mais que faire? Peut-être qu'à la longue les gens vont cesser de se braquer sur les idioties que l'on a écrites à mon sujet, à me distinguer de toutes les pubs entre lesquelles on saucissonne mes clips, de toutes les feuilles de papier sur lesquelles mon nom a été imprimé.Ils finiront peut-être par s'apercevoir que j'existe en tant que personne.

Mais vous prenez soin de ne pas trop vous dévoiler vous-même dans vos chansons...

Oui, j'ai écrit des chansons très personnelles, mais j'hésite à les mettre sur un disque, j'ai tendance à les garder pour moi.Je suis comme les adolescents, j'ai tendance à endosser des costumes différents. Mais je pense que lorsqu'on entend une chanson écrite par un type qui fait du cinéma, on s'en aperçoit instantanément. Ça ne marche pas...

Comment voyez-vous la scène rock indé?

Pendant des années, j'en ai été très détaché. Je ne connaissais que les groupes locaux. Maintenant, je connais certains groupes, mais c'est surtout parce que leurs membres sont mes amis. Par exemple, je connais Beat Happening parce que Calvin Johnson est un ami. Je suis copain avec les soeurs Haden (that dog) , nous avons un peu le même sens de l'humour, nous avons des vues un peu similaires. Elles ne jouent pas du punk rock déguenillé, elles ont le sens des mélodies et de l'humour.Un des problèmes du punk rock, c'est qu'il se prend souvent trop au sérieux. Il y a tant de sujets autres que l'agressivité et l'ennui ou le malaise existentiel...Il y a aussi la sincérité, la mort, tout un tas de sujets qui sont tous ignorés par un tas de groupes...Les soeurs Haden viennent d'une famille riche, mais ce ne sont pas des enfants gâtées...

Je crois que vous venez de sortir un troisième album...

Oui, il a été enregistré en quatre ou cinq jours, dans la cave de Calvin, dans une petite ville de l'État de Washington, Olympia, qui est un centre d'activités pour beaucoup de groupes de punk rock.Il y a des tas de groupes underground qui y jouent, comme Bikini Kill, tout le mouvement Riot Grrrl y est né. J'ai donné à Calvin une bande que j'avais enregistrée il y a deux ou trois ans, et elle lui a plu. Alors, l'an dernier nous avons décidé de travailler ensemble, et nous avons enregistré une trentaine de chansons. Calvin en a rassemblé une quinzaine pour en faire un album. Ça m'a permis de donner quelques concerts là-bas, de me faire des amis. Le disque a un petit son, il a été enregistré sur un magnéto à bandes.Ça fait des années que j'enregistre chez moi, avec une guitare acoustique, un seau et une boîte en carton...Parfois, j'emprunte une guitare électrique, et ça donne du folk bruyant.Mais pour moi, la musique est assez secondaire.Ce qui compte, c'est les paroles...Je n'ai pas le matériel nécessaire pour chiader le son. Alors, le nouvel album, qui s'intitule "One Foot In The Grave", est un peu folk, un peu country, mais à la base, c'est du hardcore acoustique, avec une batterie en carton! (rires)

Et de quoi parlent ces nouvelles chansons?

Elles sont assez évidentes...Il y en a une qui s'intitule "Forcefield", qui dit qu'il faut rester soi-même, ne pas faire comme ces gens qui sortent avec quelqu'un, se marient, ont des gosses et deviennent quelqu'un de complètement différemt, qui se coupent du monde et d'eux-mêmes...Ça va faire un single d'enfer...(rires) Sinon, il y a du gospel. J'ai repris "He's A Mighty Good Leader", qui est une des premières chansons que j'ai apprises. Il y a aussi de la country bien lente, un duo avec Calvin, qui a une voix profonde, un peu à la Johnny Cash...Ailleurs, il y a des chansons acoustiques, du blues bruyant, un truc 60's plutôt joli, intitulé "Asshole" (rires) C'est un titre à la Pussy Galore, ils ont des chansons intitulées "Asshole", "Fucker", "Pig Sweat"...Mais j'ai aussi enregistré une chanson sentimentale un peu ringarde, "Girl Dreams", que j'ai hésité à mettre dans l'album, mais comme elle plaisait à Calvin, je me suis décidé...C'est le genre de paroles que l'on finit par écrire quand on a trop écouté de Carter Family...L"album vient de sortir, il y a deux semaines, sur K Records, un petit label.