
L'HERITIER (Les Inrockuptibles, Hiver 94/95)
1994 a été l'année de Loser, single cinglé
et grand-coup de Beck. Depuis ce tube malgré lui, on a appris à
vivre avec ce phénomène (trois albums bric-à-brac en
neuf mois, record mondial), à suivre le blondinet dans son saccage
passionnant de toutes les orthodoxies : blues, hip-hop, country ou folk
maltraités avec grâce et candeur. Interrogation orale sur
toutes ces musiques - de Mississippi John Hurt à Sebadoh - que Beck
enchevêtre avec une facilité déconcertante.
The Beatles
Quand j'étais gamin, j'écoutais leur disques en
boucle. Ils semblaient posséder un charme unique, comme une formule
magique qui transformait chaque chanson d'apparence moyenne en
chef-d'oeuvre absolu. C'était très impressionnant. Je n'ai
jamais été conscient de l'antagonisme Beatles contre Stones,
de ce besoin de choisir entre les deux groupes, comme le faisaient les
teenagers de l'époque. Personnellement, j'aimais les Rolling Stones
autant que les Beatles : je trouvais mon compte dans chacun des deux
groupes. Plus tard, en grandissant, je me suis mis à préferer
les Stones. Leur son était plus dur et puis il venait du blues.
Alors que Paul McCartney, lui, devenait de plus en plus mielleux - ce type
peut être très agaçant, non ? Tu te souviens du tout
premier disque que tu as entendu ? C'était sans doute la musique
d'une comédie musicale, une de ces saletés de Broadway que
ma mère écoutait à la maison. Il y avait très
peu de disques chez nous et c'était des horreurs absolues, avec des
mélodies qui me donnaient envie de vomir, des effets ridicules,
grandiloquents, à mille lieues de ce que j'aime aujourd'hui - la
simplicité (sourire)... Le premier disque que j'ai réellement
adoré, c'est Ruby Tuesday des Stones. Je crois que j'avais 8 ans.
Je ne savais rien d'eux, même pas qu'ils étaient anglais.
C'est la chanson que j'aimais, cette mélodie toute simple...
L'image du rock'n'roll ne m'a jamais fasciné. Par exemple, Elvis
Presley ne représente rien pour moi. La seule période de sa
vie où je le trouve émouvant, c'est vers la fin - lorsqu'il
est gros, qu'il dépasse largement les limites du bon goût.
J'ai vu une vidéo d'un de ses derniers concerts où l'on voit
son bassiste partir dans une sorte de délire punk-rock hallucinant.
Le type joue à travers une énorme fuzzbox et Elvis danse
devant lui. C'est un moment assez "radical". Mais bon, honnêtement,
je préfère écouter Leadbelly, que je trouve beaucoup
plus rock. Ces photos de Leadbelly sur scène en tenue de bagnard -
son producteur venait juste de le faire sortir de prison où il
avait été envoyé pour meurtre - sont beaucoup plus
puissantes que n'importe quelle photo des Stones.
Devo
J'ai commencé à acheter des disque lorsque j'avais 12
ans. Et le tout premier était un disque de Devo. Ou peut-être
de Gary Numan, ou bien de Van Halen, je ne sais plus (rires)... En tout
cas, à cet âge-là, j'étais très branché
par la technologie cheap, les gadgets, les montres électroniques
avec calculatrice intégrée. Et les disques de devo et Gary
Numan étaient des bandes-son évidentes pour un gamin comme
moi, fou de jeux électroniques. La musique de Devo et mes montres
calculatrices, c'était un peu la même chose : tout cela était
très cohérent. Leur chansons se déroulaient toutes
dans le futur, dans un monde où les hommes se transformaient en
robot, où leur organisme était bourré de technologie.
C'était fascinant... Récemment, j'ai réalisé
que certains disques de Gary Numan n'étaient pas si mauvais que ça,
que sous les synthétiseurs, certaines séries d'accords étaient
assez belles. Down in the park est une chanson tout à fait
ravissante.
Mississippi John Hurt
J'ai quitté mon univers de gadgets et de musique électronique
pour m'intéresser au blues lorsque j'ai eu 13 ou 14 ans. Mais pas
de manière consciente, pas par choix. J'ai d'abord entendu un truc à
la radio, un disque de Charlie Musselwhite, je crois. Immédiatement,
je suis allé chez le disquaire du coin et je me suis dirigé
vers la section blues pour la première fois. Ce jour là,
j'ai dû passer tout l'après-midi à fouiller dans les
rayons. Je me souviens avoir acheté un disque de Mississipi John
Hurt parce que la pochette représentait son visage couvert de
sueur. Le type était complètement trempé et, pour
moi, cette photo avait une signification particulièrement forte. C'était
un album très doux, très beau, une introduction parfaite au
monde du blues.
Ce monde te semblait-il abordable, facile à comprendre ?
Je me sentais très concerné par le blues, même
si j'étais un petit adolescent blanc. le blues peut parler à
tout le monde, il ne connaît pas de frontière, pas de couleur
de peau. J'ai tout de suite senti que c'était ma musique, celle qui
me touchait le plus. Je crois que le premier élément de
blues qui m'a séduit, c'est le bottleneck que les bluesmen font
glisser sur le manche de leur guitare. C'est un son si riche et pourtant
si simple... Du blues, j'aimais le côté rêche, sans
chichi, que l'on retrouve d'ailleurs chez les Stooges et le Velvet
Underground. Puis chez Pussy Galore et Sonic Youth.
Partageais-tu ta passion pour le blues avec des amis ?
C'était une passion très personelle. Mes copains n'en
avaient rien foutre. Lorsqu'ils allaient jouer au ballon, je rentrais chez
moi écouter mes disques. C'était une activité très
prenante car j'étais sans cesse en quête de découvertes.
J'aimais remonter des pistes, établir des liens entre des artistes,
voire même des genres musicaux. Par exemple, j'ai découvert
Woody Guthrie via Leadbelly parcequ'ils ont enregistrés ensemble.
Woody Guthrie avait son style à lui, il était beaucoup plus
cool que ses contemporains, utilisait des rythmes très paresseux.
Et surtout, ses chansons et sa vie formaient un tout, un ensemble
indissociable. En l'écoutant chanter, on savait tout de lui. Le
blues, c'est la musique de la vérité. Tu mets le disque, et
en quelques minutes tu connais déja beaucoup de choses : tu connais
le décors, le héros, ses peines ou ses joies. Et le son des
vieux disques de blues est tellement beau : il coule tout seul, sans faire
bruit. on dirait le son d'une rivière ou du vent dans un arbre.
Aimes-tu pousser l'enquête plus loin, en lisant des
biographies par exemple ?
J'ai lu Bells of glory, de Woody Guthrie. Mais je n'ai jamais été
d'un tempérament très studieux. Je sais quelques trucs, deux
ou trois anecdotes, c'est tout. Je n'ai jamais eu l'esprit archiviste,
collectionneur. Je trouve d'ailleurs très étonnant et
touchant que certaines personnes collectionnent mes disques aujourd'hui -
ce qui ne doit pas être évident.
Ton goût pour la simplicité te vient-il uniquement du
blues ?
Le blues est beaucoup moins simple qu'il n'y parait. Je pourrais
citer des dizaines d'artistes blues qui apprécient les structures
compliquées, les effets de surprise, les progressions étonnantes.
La musique de Skip James par exemple, est beaucoup plus complexe qu'on ne
croit. Mes chansons à moi sont nettement plus simples, les
structures en sont très minimales. Pour rigoler, je viens d'écrire
une chanson où j'ai enchainé tous les accords de guitare que
je connais, en réaction au commentaire d'un type de ma maison de
disques qui m'a dit que je n'utilisais pas assez d'accords : il va être
servi.
The Carter Family & Leonard Cohen
La musisque folk m'a servi d'apprentissage - c'est une excellente école.
Lorsque jai commencé à maitriser la guitare, après
des mois de souffrance, je n'ai eu qu'une idée en tête :
reproduire à la perfection certains classiques de musique folk. Et
c'est seulement après cette phase d'imitation que je me suis mis à
écrire mes propres chansons.
Te sens-tu l'héritier de certaines traditions folk américaines
?
Certainement au niveau des textes, qui sont une composante
essentielle dans la musique folk - chez des gens comme Roy Rogers ou The
Carter Family. Sincèrement, mes paroles comptent autant pour moi
que mes musiques. J'aimerais beaucoup que les gens le comprennent... Un de
mes héros absolus, c'est Léonard Cohen. Je trouve ses textes
hilarants. Je n'ai jamais compris pourquoi on me comparait à Dylan.
Moi je veux être comparé à Cohen. C'est un type génial,
si suave, si intelligent. Lorsqu'il balance une phrase incroyable, ce
n'est jamais sur un ton prétentieux, mais toujours avec ironie, en
clignant de l'oeil. J'aimerais lui arriver à la cheville. Ses deux
premiers albums, quels chefs d'oeuvres ! Quant aux derniers, il aurait dû
en enregistrer des versions acoustiques pour les gens comme moi. Quand je
vois Cohen, je me dis que j'aimerais vieillir comme lui. Moi, quand je
serais vieux, je reviendrais sans doute à mes premières
passions : je jouerai de la musique folk pour les gens de mon âge.
As-tu l'impression de devenir meilleur avec le temps ?
Je suis loin d'être à mon meilleur niveau. Je sais que
je peux aller beaucoup plus loin : le chemin sera long. Il y a dans ma
discographie certaines chansons qui m'embarrassent énormément,
des choses qui n'auraient jamais dû sortir dans le commerce, qui n'étaient
pas destinées au public. Mais pour moi, écrire c'est comme
respirer. Si j'arrête, alors, mon coeur s'arrêtera avec. Mes
deux prochains albums sont prêts. Je vais entrer en studio avant la
fin de l'année pour sortir un nouveau disque pour l'été.
Aujourd'hui, écoutes-tu encore beaucoup de musique folk ?
J'écoute surtout beaucoup de musique chicanos - je vis dans
un quartier méxicain, à l'est de los Angeles. La musique
folk, j'y retourne surtout quand je suis fatigué de tout le reste.
The Beastie Boys
Je les adore. Je les ai découverts sur le tard, au deuxième
album je crois. J'ai adoré Paul's Boutique dès la première
écoute : c'était si direct, si naturel. Ca paraissait sincère,
sans aucune arrière pensée, sans calcul. Il n'y a pas d'écran
de fumée devant la musique des Beastie Boys, pas de place pour les
artifices. Mais leur plus grand atout - celui que je reprends à mon
compte - , c'est le sens de la fête, de l'amusement permanent. Ces
mecs là aiment la vie, le jeu, les défis. Ce genre de
comportement est malheureusement devenu très rare dans ce business.
Aujourd'hui, les gens - en particulier dans le monde de la musique - ont
l'air de ne plus savoir s'amuser. Ils ont peur de passer pour des mecs
vulnérables ou ringards s'ils sont surpris en train de rire. Comme
si c'était une faute très grave, une preuve de mauvais goût.
Les Beastie Boys, eux, se moquent de ces conneries. Ils sont là
pour se marrer.
Les Beastie Boys ont un statut à part dans le monde du
hip-hop, appartenant au mouvement sans y être complètement
intégré. Est-ce une position qui te paraît enviable ?
Je crois qu'ils sont plutôt bien intégrés - ils
trainent avec des bandes de rappers, certainement pas avec des rockers.
Moi, je n'ai rien à voir avec l'univers du hip-hop. J'ai juste écrit
deux ou trois chansons avec des rythmes de hip-hop, rien de plus. Je n'ai
aucun contact avec des groupes de rap, des labels ou des tourneurs. C'est
un monde qui m'interresse mais où je n'ai pas ma place. Nous avons
partagé l'affiche d'un festival avec les Beastie Boys mais c'est
tout. Nous aurions pu jouer avec Cypress Hill - ils nous avaient invités
en tournée - mais nous avions déja des engagements. Je ne
connais pas ces mecs, je sais juste qu'ils fument énormément
d'herbe. A part ces rares contacts, rien : silence radio entre le monde du
rap et moi.
Pussy Galore
J'ai toujours aimé le hardcore mais ma vraie passion, c'est
le punk rock étrange, tordu, des groupes comme Pussy Galore évidemment
et Sonic Youth - les gens qui ne suivent pas une recette éprouvée.
J'étais aussi très fan des disques de Einsturzende
Neubauten, de toute cette musique abîmée, ébréchée,
qui menace de se planter en permanence - Missing Foundation par exemple.
Ou bien encore Black Flag, dans un style légérement différent.
Mais bon, j'étais jeune, j'avais envie de m'éclater...
(sourire) J'écoute ces disques de plus en plus rarement. Le punk
rock est une musique agressive, violent, qui n'utilise aucun détour
pour faire passer son message, ce que je trouve toujours aussi incroyable.
La production de disques est une industrie tellement précise et
pompeuse - et je ne parle pas eulement des disques des années 70 ou
80, mais également de la production actuelle. C'est devenu de la
haute technologie : les gens passent des mois en studio - quelle folie !
Alors que le punk-rock, c'est comme une balle de fusil qu'on se prend dans
le bras. Le punk-rock balaye tout sur son passage. Il se moque des conséquences.
Tu reprends cette philosophie à ton compte. Est-elle facile à
imposer ?
Non, il faut sans cesse se battre. L'industrie du disque aimerait
imposer ses propres règles - la qualité du son, les méthodes
de travail, le rendement. S'ils le pouvaient, ces gens-là nous
diraient carrément comment nous habiller, quelles règles de
vie suivre, ce que nous devons manger. Etre libre devient de plus en plus
dur, mais je m'en suis assez bien sorti.
The Palace Brothers
J'ai passé des années à enregistrer mes
chansons dans ma chambre - j'ai des dizaines de cassettes de guitare et de
chant qui ne sortiront jamais de leur boîtes à chaussures.
Or, j'en ai retrouvé certaines qui ressemblent beaucoup aux disques
des Palace Brothers. Ce sont des cassettes remplies de chansons très
folk, enregistrées avec trois bouts de ficelles, à une époque
où je n'avais encore jamais entendu parler de ce Will Oldham. Je
devais avoir 16 ou 17 ans, je venais juste de commencer à jouer de
la guitare.
Comment as-tu découvert les Palace Brothers ?
Quelq'un m'a offert une cassette du groupe en me disant "Tu
verras, tu vas adorer". Je me souviens d'une chanson, un 45t peut-être,
qui me rappelait beaucoup Leonard Cohen. J'étais très
impressionné... Moi-même, j'aurais volontiers poursuivi cette
voie - la musique folk déshabillée, c'est assez captivant
comme concept. Mais Los Angeles n'est vraiment pas l'endroit idéal
pour donner dans ce style. Là-bas, personne n'a envie d'écouter
ce genre de choses... Il n'y a pas vraiment de scène à L.A.
Ca bouge plus du côté de Ponoma, la ville dont est originaire
Ben Harper. Il y a là-bas quelques bons labels et des groupes comme
les Mountain Goats ou Refrigerator. Mais le paradis musical, je crois que
c'est Olympia, près de Seattle, dans l'état de Washington :
Lois, Beat Happening, Tiger Trap, Link, tous viennent d'Olympia. Je passe
beaucoup de temps là-haut - j'y ai enregistré One Foot In
The Grave avec Calvin Johnson. J'aimerais m'y installer.
Sebadoh
Pendant des années, je n'ai pas mis les pieds dans les
magasins de disques, ces endroits ne m'interressaient plus. Je me faisais
enregistrer le minimum vital par des copains. Il y a encore dix-huit mois,
je n'avais jamais entendu parler de Sebadoh, Pavement, Liz Phair ou des
Palace Brothers. Récemment, j'ai un peu changé : je fréquente
deux ou trois bonnes boutiques de disques, à Los Angeles. Ces
derniers temps, j'ai surtout été très marqué
par les disques de Sebadoh et par un groupe avec qui nous venons de
tourner, Durag. Ces mecs-là utilisent des vieilles guitares de
blues, une contrebasse et des percussions de leur propre fabrication. En
les écoutant jouer, j'avais l'impression de revenir quelques années
en arrière, lorsque je jouais de la batterie dans ma chambre, sur
un seau en métal. J'ai beau me tourner dans tous les sens, essayer
de regarder à droite, à gauche, je ne vois rien de mieux que
le rock artisanal.
As-tu le sentiment d'être devenu un personnage clef de la scène
rock amèricaine, d'influencer de nouveaux groupes ?
En ce moment, tout le monde me parle de Bobby Sichran et de G. Love &
Special Sauce, mais je n'ai pas encore écouté leurs disques.
Quand on me dit que j'ai influencé des gens, je réponds que
c'est une absurdité ? Comment pourrais-je influencer quelqu'un ? Le
nom de Basehead revient également très fréquemment :
est-ce que ses disques sonnent comme les miens ? Je ne crois pas. Si
ressemblance il y a , elle est accidentelle. Les groupes de cette génération
sont passés par les mêmes étapes que moi. J'en parlais
avec Lou Barlow, de Sebadoh, l'autre jour. Et nous avons réalisés
que nous avions sensiblement le même parcours : deux gamins blancs
de milieu social semblable, fans de blues et de Leadbelly, qui ont découvert
Pussy Galore au même moment. En plus, nous avons tous les deux
commencé à jouer au moment où les petits magnétos
quatre pistes faisaient leur apparition sur le marché. Alors forcément,
nos chansons ont quelques points communs... J'ai cette théorie
selon laquelle une sorte de courant électrique flotte au dessus de
nos têtes. Et dans ce courant, quelques chansons, quelques mélodies
se déplacent. Un bon songwriter, c'est celui qui arrive à se
saisir d'une de ces mélodies pour se l'approprier avant de la
relancer dans le courant. Loser, beaucoup d'autres gens auraient pu l'écrire
à ma place. Je pense simplement avoir été là
au bon moment : j'ai tendu le bras et j'ai attrapé ce morceau.