
Cela fait deux ans. Ce n'est pas si long. J'ai beaucoup tourné, pendant près d'un an et demi, puis il y a eu quatre mois et demi d'enregistrement et deux semaines de sommeil. J'ai fait des enregistrements tout le temps, mais je ne voulais rien sortir de nouveau parce que je n'étais pas sûr de ce que je voulais mettre sur l'album. Or, j'ai assez d'enregistrements pour d'autres albums qui sortiront plus tard dans l'année.
Ce n'est pas un peu frustrant d'avoir à attendre aussi longtemps ?
Eh bien, un peu. Celui-ci va sortir en juin, c'est à dire environ sept mois après la réalisation, en décembre. C'est effectivement un peu frustrant, quelques unes des chansons ont été enregistrées il y a deux ans, alors... je voudrais m'en "débarasser". Mais tu sais, Mellow Gold était très vieux, quand il est sorti. il avait presque deux ans, alors je suis habitué à ce gouffre entre la période créative et la sortie.
Tu as travaillé avec les Dust Brothers à la production ?
J'ai fait tout un tas d'enregistrements avec eux, il y a environ un an, à New York. Nous étions dans cette petite pièce, avec un seize-pistes à disposition, en face d'une fabrique de beigels. Nous y sommes restés cinq jours. Le cinquième jour nous étions totalement imbibés de l'odeur des beigels. Ca nous a "infectés" musicalement. les chansons s'en sont trouvées "beigelifiées".
Quelles sont tes sources d'inspiration ?
C'est trés général, je ne décide pas d'écrire sur tel ou tel sujet. Le plus souvent, c'est plutôt une inspiration inconsciente; comme un sentiment spécial. C'est quelque chose de plus abstrait, comme dans la chanson O DELAY (N.B: Lord Only Knows). Ce serait plutôt des mélanges d'émotions reliés par des paroles sur une chanson. Ce n'est pas vraiment inspiré par le direct, un évènement ou une personne. Cependant, sur l'album précédant, il y avait des chansons comme ça. Il y a Hippy Girl, au sujet d'une fille que j'avais rencontrée. Il y a aussi un morceau sur d'anciens voisins. Mais en général, c'est sur le gars qui est debout dehors, etc. C'est disparate et ça sort de manière subconsciente.
Tu travailles avec des sampleurs ?
Oui, car j'ai l'occasion de me servir de ce genre de matériel. J'utilise ce que j'ai sous la main. Avant, je n'avais qu'une guitare acoustique. C'est dans ma nature d'utiliser ce que j'ai sous la main.
Est-ce qu'on ne s'y perd pas un peu avec tous ces gadgets ?
Non. Il y a toujours le risque de se perdre avec des gadgets. Mais je me sens enraciné dans la musique folk et le blues; ce truc que je fais depuis des années. Je n'ai donc pas l'impression que tous ces trucs vont me disperser, parceque j'ai une prédilection pour les chansons simples. Cette idée d'une chanson folk simple est toujours dans le background, même si je peux m'amuser avec un tas de jouets. C'est quelque chose de frais et nouveau pour moi, ça fait si longtemps que j'ai toujours été réduit à n'utiliser qu'une guitare acoustique.
De quelle façon ton séjour à New York t'a t'il influencé ?
Je ne ferais sans doute pas de musique. Je ne serais pas ici, sans ce séjour. C'est à ce moment là que j'ai commencé à me produire. J'étais sur une scène à l'époque où se créait une nouvelle forme de musique. Ce n'était que de la bonne musique, il n'y avait pas ce côté mainstream. C'était dans les années quatre-vingt il n'y avait pas de musique alternative, à l'époque. King Russel, Lucile Foundation... Il y avait ces deux forces, ces deux styles différents... Du bruit d'un côté, du folk de l'autre. Il y avait beaucoup de gens qui faisaient des essais à partir de la musique folk traditionnelle, mais influencé par le punk des années soixante-dix et quatre-vingts, avec tous ces éléments qui se mélangeaient, qui fusionnaient. C'était dans l'air du temps. Il y avait beaucoup de choses qui m'intéréssaient. C'était une occasion très rare d'explorer quelque chose et d'être accepté dans une communauté. J'ai eu la chance d'essayer des choses et de me familiariser avec le fait de faire de la musique. Tout le monde était très ouvert et on pouvait tout faire. Je parle d'endroits comme le Pyramid Club, des bars à scènes très ouvertes. Ca a été ma grande chance.
Quel genre d'endroits ?
C'était des petits clubs. Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. Il y avait des groupes, un peu de tout, toutes les formes d'art... Des Drag-Queens, stand-up comedy, de tout.
Tu t'intéresses à l'art ?
Oui, ça m'intéresse. J'aime bien le pop art et beaucoup l'art moderne. J'ai quelques peintres parmis mes amis. L'un d'entre eux a fait la pochette du nouvel album. C'est un artiste philippin. Il mélange la peinture et les collages. Il utilise différents éléments et périodes de la peinture. Il se sert de la publicité et du "fine-art"... Cette sorte d'imagerie. Il superpose le tout. Voila ce que je connais.
Tu avais quel age quand tu étais à New York ?
J'avais à peu prés dix-sept ou dix-huit ans.
Des souvenirs ?
Non, aucun. J'ai gardé quelques chansons de cette époque. C'est à peu près tout.
Est-ce que tu aimes la techno ?
Non, je n'arrive pas à y rentrer. C'est très répétitif. C'est assez drôle, mais ça n'a aucune influence sur moi. Si j'ai envie de danser c'est sur Sly Stone ou quelque chose comme ça. Quelque chose de plus intéressant. Je suppose que je ne m'identifie pas à cette musique.
Et le trip-hop, le hip-hop ?
Non, je n'écoute pas de hip-hop. J'en écoutais beaucoup plus avant, le hip-hop old school. J'étais allé à un show en 1981. Ces shows étaient vraiment supers ! C'était de vraies fêtes. Les rappeurs s'appelaient des MC's, c'étaient de vrais "performers". Ils faisaient répondre le public à ce qu'ils disaient, c'était une vraie participation. J'ai été très inspiré par cet esprit du rap. Beaucoup de ce qui est du hip-hop sur cet album n'était supposé être qu'une boîte à rythme et moi au départ. Je voulais que ce soit très primitif. Au bout d'un moment, c'est devenu un peu plus fou, des choses se sont ajoutées et cette idée originale s'est perdue. Mais c'est quelque chose que j'aimerais retrouver, comme dans les premiers LL Coool J, qui étaien géniaux. Car c'était ça le rap, au début. Une boîte à rythme et une voix qui devaient créer une chanson. Ca se rapproche de la musique folk d'une certaine manière. Une chanson avec trois accords n'a rien à voir avec de la musique en réalité. C'est une voix, la chanson, l'histoire qu'on raconte.
Qu'est-ce que tu penses du G-Funk ?
C'est vraiment intérressant, c'est quelque chose qui me fascine. Cette culture Rythm & Blues, ces slows jams. Comme un groupe de hip-hop qui ferait des ballades lentes, avec un chanteur qui chante de façon sentimentale, qui prend des poses sentimentales...(il chante) "C'mon baby, je vais t'enlever ton pantalon, je vais t'aimer toute la nuit et te faire toutes les choses que ton mâle ne te fait pas..." Ils sont assez explicites, et plutôt grotesques ! Avec cette voix douce, du genre "I care", ce mélange... Tout cela me fascine. Je ne peux pas m'empêcher de les regarder. C'est toute une culture musicale dont je me sens très éloigné, je suis juste observateur.
Tu penses que 2Pac est coupable ?
Je pense qu'il est coupable d'avoir fait une très mauvaise vidéo ! California Love Shit ?! C'est quoi cette merde ? C'est tellement auto-suffisant et prétentieux ! Avec ces mâles bardés de chaînes et toutes ces fringues top frime qu'ils portent. Il a dû regarder trop de mauvais film de science-fiction...
(propos recueillis par Sandra Salazar)
