POUSSIERE D'ANGE (Magic ! Juillet/Aout 1996)


Pourquoi ce titre, O DELAY ?

Il ne faut surtout pas le prendre comme une marque d'ironie à propos du retard de l'album. En fait, il vient d'une expression qu'on utilisait tout le temps pendant l'enregistrement, à chaque fois qu'on ouvrait une bière: "Orale!" (rires). L'ingénieur du son à noté ça sur un bout de papier mais en se trompant sur l'orthographe et ça a donné: "O DELAY"! Ca n'a aucun sens précis, c'est un truc comme "all-right" ou "right on", un terme qui peut correspondre à une certaine forme d'exaltation.

Pourquoi ce deuxième album pour Geffen a-t-il mis autant de temps à sortir ?

En fait, certains titres de O DELAY ont été écrit quand Mellow Gold est sorti, ça fait deux ans maintenant... J'ai mis autant de temps à les sortir à cause de tout ce qui s'est passé depuis. Parfois, je ressentais une fatigue immense, parfois j'avais envie de m'amuser, d'essayer des choses nouvelles. J'enregistrais comme ça, avec des gens de passage, sans vraiment penser à un éventuel projet en particulier. Le plus souvent, je ne savais pas vraiment ce que j'étais en train de faire. J'avais la tête dans les chansons. Plus tard seulement, j'ai réalisé que l'album était là, prêt à être préssé. Je n'avais aucune direction, aucun plan préétabli que je me serais éfforcé de suivre pour concrétiser un projet particulier. Mais, somme toute, j'ai fini ce disque assez rapidement. Dés qu'il a été prêt, j'ai dit à ma maison de disque de le sortir sans attendre, mais ça leur a pris du temps avant de s'accorder sur une date précise. Les bandes ont été remises mi-95 aux personnes compétentes, et l'album sort seulement cet été... Contrairement à ce qu'on pourrait croire, c'est plutôt moi qui ai exercé une pression pour que O DELAY sorte plus tôt. Geffen m'a laissé une liberté artistique totale et on ne m'a pas poussé à enregistrer coûte que coûte ou à faire un "bon" produit cohérent. Quand je suis rentré dans ce système, je crois que tout le monde a trés vite compris ce qu'on pouvait me demander et ce que, par contre, on ne devait pas attendre de moi. Du coup, tout le monde est très tolérant maintenant.

Tu avais pris six mois de réflexion avant de signer un contrat avec une grosse maison de disque. As-tu des regrets, des frustrations aujourd'hui ?

Non, pas vraiment. La seule chose que j'aimerais changer, c'est qu'on me laisse plus de temps pour faire de la musique. En concert ou chez moi, peu importe, mais que ce soit vraiment mon occupation principale. Une fois qu'on devient un musicien qui vend des disques, on n'a plus vraiment le temps de jouer, de composer, ou même d'écouter de la musique. Les voyages, la promotion prennent un temps fou. J'essaie de faire attention à ne pas me laisser embarquer par ce tourbillon... "Avant", jouer des morceaux m'occupait en permanence ou presque. C'est probablement la seule chose qui me manque. Parfois, on se dit qu'on doit suivre tel direction parce que c'est ainsi. Mais jusqu'à maintenant, je n'ai pas la sensation d'avoir fait fausse route.

T'arrive-t-il encore de prendre la tangente quand tes "obligations professionelles" deviennent trop pesantes ?

Ca devient difficile de me déconnecter de la "sphère Beck"... J'y suis relié 24 heures sur 24, comme ces magasins qui ne ferment jamais... (rires) Il m'est arrivé de disparaître quelques temps sans laisser d'indices, histoire de souffler un peu. C'est beaucoup moins fréquent maintenant et, finalement, je réalise que c'est dommage. D'un autre côté, quand je rentre à la maison, tout redevient complètement normal, certains problèmes n'ont même plus raison d'être. Par exemple, avant de partir en tournée en europe, ce printemps, j'avais presque oublié ce nouvel album. Je ne trimballe pas ce disque en permanence avec moi, dans un coin de ma tête. Je dois souffrir d'une certaine forme d'amnésie un peu spéciale. J'habite toujours dans le même quartier, l'est de Los Angeles. Quand je suis à la maison, j'ai, à peu de choses près, toujours le même type d'occupations : jouer de la guitare, manger un bout, me promener à droite à gauche, bref, le même genre de vie que n'importe qui. Mes amis ne me traitent pas différemment depuis que mes disques se vendent un peu. C'est un mythe de penser qu'avoir un succés quelconque signifie qu'on appartient à une espèce de réalité supérieure... De toute façon, je n'arriverais jamais à me regarder avec le sérieux nécessaire à ce genre de considérations ! Les vidéos, les interviews, toute cette attention portée sur ma personne et qui aboutit à la construction d'une image qui ne me ressemble pas, me renforce dans l'idée d'essayer de faire s'intéresser le public d'abord à mes chansons, et non à ma personne. Je me considère comme le "vassal" de mes morceaux. C'est quelque chose dont j'ai conscience depuis le tout début. Pour moi, écrire des chansons n'est pas une question d'ego. Les chansons que j'aime, certains titres folk par exemple n'ont pas d'auteur, ni même parfois d'objet. Elles sont écrites et réecrites avec le temps. J'essaie de renouer avec cet esprit dans mes chansons. Comme un courant invisible, anonyme, qui est dans l'air et qu'on essaie de capturer parce qu'on est là. Et parce qu'on ressent une urgence quasi-physique. Il existe une tradition, dans la folk-music, qui fait de chaque chanson une entité autonome, presque auto-suffisante, qui se promène de génération en génération, qu'on attrape au vol et qui est sans-cesse refaçonnée. J'essaie de m'inscrire dans cette tradition et non dans l'usage qui veut qu'on glorifie l'ego de celui qui compose et qui chante. Je peux même dire que cette tendance égotiste me dégoûte. Je veux écrire des chansons qui parlent aux gens, pas des chansons qui parlent uniquement de moi.

Dans ce cas, comment se passe le travaial à plusieurs sur une chanson ? Comment se façonne un morceau que tu finiras par signer ?

Le processus est différent à chaque fois étant donné que je ne me place pas dans la perspective d'enregistrer un album, mais dans celle d'enregistrer une chanson, puis une autre... L'enregistrement s'est étalé sur une année pendant laquelle je profitais de quelques moments de liberté, un jour de repos pendant une tournée par exemple, pour écrire de nouvelles chansons et les enregistrer dans un studio local. Ensuite, j'ai selectionné certains morceaux pour commencer à les travailler avec les Dust Brothers dans la perspective de l'album cette fois-ci. Puis, dans l'espace d'un an, l'album s'est peu à peu matérialisé. Certains titres que j'avais enregistrés auparavant ont progressivement trouvé leur place dans le schéma d'ensemble. C'était comme être capitaine d'un bateau et engager un équipage pour une traversée. On a essayé de trouver la bonne formule pour faire cohabiter des morceaux trés différents les uns des autres.

Pourquoi ton choix s'est-il porté sur les Dust Brothers ?

Au départ, il se trouve que je ne travaillais plus avec Karl (Ndlr: Stephenson), avec qui j'avais enregistré le premier album. Karl avait beaucoup facilité l'enregistrement des morceaux hip-hop grâce à sa connaissance de certaines techniques, pour les beats notamment. Je voulais donc quelqu'un pour travailler cet aspect des nouvelles chansons. Le hip-hop est encore un territoire quasiment vierge pour moi, je n'ai pas encore pris le temps de l'explorer. En même temps, je voulais travailler plus en profondeur les morceaux de ce type. Beaucoup d'amis m'avaient parlé des Dust Brothers, certains m'avaient suggerés qu'ils auraient certainements des beats intérressants. On s'est donc rencontrés et on s'est tout de suite trés bien entendu. A ce moment-là, j'avais énormément de choses à faire et je ne savais pas encore trés bien quelle direction prendre pour un nouveau disque. Il me semblait alors difficile d'enregistrer des morceaux hip-hop. D'un autre côté, j'avais enregistré tout seul beaucoup de nouveaux titres que je voulais sortir, éventuellement dans le cadre d'un album totalement accoustique. Bref, j'étais encore assez indécis... Ce n'est pas tellement pour leur travail avec les Beastie Boys que j'ai choisi de travailler avec les Dust Brothers. Ca ne m'intéresse pas que les gens commencent à faire des comparaisons entre leur différentes collaborations. Chaque disque est une entité particulière. Il se trouve que ca s'est passé à un niveau trés personnel: on a commencé à trainer ensemble naturellement car nous avions pas mal de points communs, on partageait certaines vues. Un soir, sans que ce soit prévu, nous avons commencé à enregistrer un titre, Hotwax. Ca faisait des années que je n'avais pas enregistré de morceaux hip-hop mais les sensations étaient intactes, le courant passait, tout le monde s'amusait bien, moi le premier. Nous avons donc décidé de nous revoir régulièrement, toutes les deux semaines environ, dans un studio. Assez vite, nous avons fini par enregistrer tout un album.

Plus précisément, quel a été leur travail sur O DElAY ?

Les Dust Brothers ne sont pas des musiciens au sens propre du terme, ils ne jouent d'aucun instrument. C'est moi qui ai dû enregistrer l'essentiel des instruments. Quand je suis en studio, je m'amuse à agencer différents éléments les uns par rapport aux autres, à essayer différentes structures. En gros, je joue et les Dust Brothers sont derrière la console, avec leurs machines que eux seuls savent faire tourner. Je n'ai qu'un seul cerveau et c'est trés bien ainsi ! On avait pris l'habitude d'écouter ensemble les titres et de faire des suggestions sans s'imposer de limites. On essayait plusieurs combinaisons, ça partait parfois dans tous les sens mais on finissait toujours par retomber sur nos pieds. Les Dust Brothers sont de vrais maestros de la platine vinyl, ils ont réussis à donner des couleurs incroyables aux chansons. Ils ont même utilisés de la musique classique. Ils ont une collection de disques impressionante. Beaucoup de choses sur O DELAY sont en fait des accidents. Le sample de schubert, par exemple, était au départ une plaisanterie entre nous et puis, finalement, on l'a gardé parce que ça sonnait bien. Même certaines voix ont suivies le même cheminement. On faisait une prise chant, comme ça, pour avoir une base sur laquelle travailler, et puis au bout du compte on finissait par garder ce "brouillon". C'était comme si les chansons s'enregistraient toutes seules. Il nous paraissait déplacé d'essayer de revenir dessus, même si, peut-être, certains titres auraient pu être meilleurs, d'un point de vue technique au moins. On a donc gardé délibérement certaines erreurs...

Certains sons, de claviers notamment, rappellent étrangement Money Mark...

Tu me soupçonnes de lui avoir piqué des trucs ?! (rires.) Celui qui est le premier à faire quelque chose en mérite la paternité... J'ai toujours joué de ce genre de claviers bizarres. Quand j'avais quinze ans, mon meilleur ami, qui joue sur tous mes disques et qui faisait partie avec moi du jazz-band du lycée, était déja un pianiste incroyable. C'est lui qui m'a appris à me servir de tous ces claviers ! Il y avait aussi Skip James qui jouait ces chansons ragtime et groovy. Je n'avais pas utilisé ce type de son jusqu'à maintenant pour la simple raison que je n'avais pas les instruments à portée de main quand j'ai enregistré mes précédents disques. J'ai eu cette oportunité avec O DELAY et je ne me suis pas privé de la saisir. J'adore ce que fait Mark et je reconnais ma dette envers Jimmy Smith et Sly Stone. En fait, Money Mark joue du clavier sur un des titres de l'album. Il y a aussi Charlie Haden qui joue de la basse. Et puis, des amis sont passés jouer du saxophone et des cuivres.

Sasha Frere-Jones du groupe New-Yorkais Ui disait récemment que la musique rock avait cessé d'innover le jour où elle avait cessé de se mélanger à la musique noire. Que penses-tu de cette idée ?

Je ne sais pas si c'est la cause d'un déclin de la Pop-music, mais je crois que dans le fond, c'est assez vrai. Les choses sont de plus en plus séparées avec, par exemple, l'indie d'un coté, le rythm'n'blues de l'autre, sans que les deux catégories paraissent perméables l'une à l'autre. Personellement, j'écoute surtout des radios rythm'n'blues parceque je préfère entendre des gens chanter, même si la musique est vraiment cliché, même si la production est atroce. J'aime entendre des voix qui chantent. Dans l'univers indie, elles sont le plus souvent dissimulées derrière des guitares, on en perçoit que difficilement l'épaisseur, la qualité émotionelle, alors que c'est justement ce qui m'interesse. De nos jours, c'est comme si la musique avait honte d'être de la musique. Les gens qui en font ont un degré d'engagement différent d'il y a quelques dizaines d'années. Je préfererai toujours quelquechose de véritable, de sincère, même si c'est mauvais. Mais la voix est essentielle. Je crois que ce n'est même pas une question de langue. J'écoute de la musique brésilienne, indienne, marocaine, et je ne comprends pas les paroles mais il y a souvent quelque chose qui passe malgré tout. D'ailleurs, ne pas comprendre le sens des mots supprime peut-être une barrière supplémentaire et permet de ne pas se cantonner à une interprétation unique.

Comment s'opère la sélection des morceaux que tu veux sortir ? Est-ce que ça dépend du label auquel tu les destines ?

Certaines chansons sont commes liées entre elles de telle sorte à former un tout qu'on finit par appeler "album". Le disque pour K Records s'est fait à l'occasion d'un de mes séjours à Olympia. Avec Calvin Johnson, nous avions enregistrés quelques morceaux dans sa cave. Au départ, on pensait sortir un 45t ou quelque chose du genre. On a fini par enregistrer un album parceque les morceaux venaient sans difficulté. Je n'ai pas de méthode pour organiser la répartition des chansons déja enregistrées, ni même pour organiser ma vie d'ailleurs. Tout est le résultat de circonstances, de rencontres. Je ne garde pas certains titres pour Geffen parce qu'ils seraient plus "accrocheurs". Certaines faces B de single sont très mélodiques, très pop, parfois très "accrocheuses". Je ne réfléchis pas du tout en ces termes. De plus, je crois que beaucoup de titres de "One Foot In The Grave" devraient passer à la radio ! La sélection s'opère naturellement.

Dans tes chansons, la phrase "Turn off your TV" revient souvent. Comment faut-il interpréter cette injonction ?

Je sais que c'est assez facile de dire ça. Maintenant, je crois que je suis arrivé à un stade que je n'ai pas essayé d'atteindre, depuis que j'ai commencé à mélanger du hip-hop et des éléments musicaux disparates dans mes chansons. Au lieu de rejeter en bloc la technologie, les médias, les nouvelles cultures, je préfére m'immerger dans cet enfer, quitte à essayer de le bousculer un peu de l'intérieur. Je crois qu'il est absolument vain de seulement dire "Turn off you TV". Les gens sont trop intelligents pour se contenter d'obeïr à l'injonction. Il faut situer le débat au niveau du besoin qui s'est crée autour de la télévision : d'où vient ce besoin de voir toutes ces pubs qui se succèdent ? Pourquoi les images restent-elles aussi stimulantes malgré leur répétition ? Est-ce une sorte de drogue ou de puits sans fond dans lequel on engloutit son manque de rapports affectifs ? Le vrai défi consiste à essayer d'embrasser le problème dans sa dimension propre, et non à le disqualifier sans autre forme de procés. Mais pour ma part, je ne me sens pas la force de faire des déclarations définitives sur la question. J'ai mieux à faire que de donner mon avis sur tout et n'importe quoi.

Quel intérêt trouves-tu dans le fait de faire, en solo et seulement avec une guitare séche et un harmonica, la première partie de groupes rock ? A priori, le public ne s'attend à entendre des chansons accoustiques au Zénith, en première partie de Sonic Youth...

C'est une sorte de défi pour moi, un défi qui existe depuis que je chante devant un public. J'ai commencé par jouer dans des coffee-shops et dans des salles rock où j'étais programmé entre deux groupes à guitare électriques. J'étais toujours obligé de faire avec ce que j'avais sous la main, je devais travailler beaucoup plus dur pour atteindre le même résultat. Je n'avais pas de gros amplis pour en mettre plein la vue. J'essayais déja de stimuler les gens autrement qu'à l'esbrouffe. Ce que je cherche toujours à atteindre, à chacun de mes concerts accoustiques, c'est de passer la rampe sans recourir au volume sonore, sans faire avaler les chansons de force. Une chanson doit plutôt, à mon avis, venir au public. Il faut être assez fort pour arriver à lier une salle à une mélodie sans avoir recours aux trucs habituels, souvent ça ne marche pas, mais parfois... ça marche. C'est là que se trouve le défi que j'évoquais. J'ai l'habitude d'essayer et cette idée de n'être là que pour porter une chanson et pour faire qu'une relation s'instaure entre un publique et la musique est ce qui m'anime. Mes concerts en solo et ceux avec un groupe sont deux moments très différents. Jouer avec un groupe revient à jouer la carte de l'énergie. J'aime cette énergie, on peut même devenir accro... De mon côté, j'ai besoin de ces deux formes d'expression, elles se complètent bien.

As-tu parfois des envies de revanche ? Je pense notamment à ton concert au Viper Room de Los Angeles ...

Je ne suis jamais retourné dans cet endroit. C'est une horrible boite où se retrouve tout le gratin d'Hollywood, acteurs, mannequins, rock-stars... D'habitude, c'est typiquement le genre d'endroit et de gens que j'évite. J'avais besoin de payer mon loyer. Jack, un ami DJ, s'était vu proposer d'animer une soirée là-bas mais à condition qu'il arrive à me convaincre de venir jouer quelques chansons. Je l'ai fait pour lui. Il s'est fait tuer depuis... (silence.) Je suis allé là-bas et on m'a dit que l'endroit était fait pour que les artistes puissent s'exprimer, pour que les gens aient une experience unique, bref tout un tas de conneries. Je suis monté sur scène avec mon banjo et personne n'écoutait, tout le monde parlait. C'était complètement ridicule. Je me souviens encore de ces affiches sur Sunset Strip avec mon visage dessus et la mention "Headshot"... Mais en fait, j'avais appris depuis longtemps à faire avec ce genre de rejets ou d'indifférence. J'essais de jouer de la folk-music, qui peut s'y intéresser ? Je suis toujours surpris que les gens s'intéressent à ce que je fait. Au début de l'année, j'ai joué au Sundance Film Festival et j'ai eu droit au même traitement : personne n'écoutait, mis à part deux ou trois amis qui s'étaient assis un peu à l'écart... C'est quelque chose qui n'appartient pas qu'au passé. Mais je m'en fous, je joue, ça ne fait rien, je joue pour moi. Si certaines personnes viennent à un de mes concerts pour discuter, c'est leur problème, pas le mien.

Où en es-tu de tes projets parallèles, comme Radio Shack ou Liquid Cabinet, par exemple ?

Radio Shack, c'était juste une idée qui ne s'est jamais concrétisée. Le principe aurait été de ne jouer qu'avec du matériel de la marque Radio Shack. Quant à Liquid Cabinet, ce sont des amis, j'ai joué un peu de guitare avec eux. C'était assez rock, mais on faisait aussi des choses accoustiques, assez blues. Il y a un an, j'ai passé une semaine à New York avec Jon Spencer à enregistrer des cassettes et des cassettes de chansons. On a travaillé plusieurs jours dans un petit studio qui se trouvait au dessus d'une usine de "bagels". On jouait au milieu des odeus de farine. C'était une sorte "d'interprétation électrique urbaine". Des amis de Jon passaient faire les choeurs sur des morceaux assez monstrueux qui pouvaient durer plus de dix minutes. On s'est bien amusés, je ne sais pas si ça sortira un jour, on a fait ça pour rigoler. En fait, une chanson issue de ces sessions figure sur l'album, il s'agit de "Diskobox", co-écrite avec Jon. Dans un registre différent, le fait de jouer avec des bluesmen comme Dave Ray et Tony Glover est quelque chose de très bizarre. Ce sont de vraies légendes. Il perpétuent l'idée d'un certaine musique du début des années 60 que j'ai toujours trouvée fascinante. Je n'ai pas beaucoup l'occasion de jouer avec des vieux bluesmen, en fait, la plupart des musiciens qui sont une vraie source d'inspiration pour moi sont morts. A la limite, je peux rencontrer des gens qui les ont connus, mais c'est tout. J'ai aussi joué avec Devo il y a six mois, c'était assez intéressant...

Te sens-tu plus mûr maintenant, aprés toutes ces rencontres, tous ces voyages ?

Il y a deux choses. D'un côté, quand je voyage, je suis complétement vidé par les concerts, par la tournée en général, je n'ai plus grand-chose à donner en dehors de la scéne. D'un autre côté, beaucoup d'impressions, de situations, de conversations m'apportent beaucoup, forgent quelque chose. J'éprouve à la fois épuisement et exaltation, le néant et un ensemble d'expériences uniques.

N'es-tu pas un peu fatigué d'être l'image du "mec cool" ? Pas de syndrôme "Bjork tabassant une journaliste à l'aéroport à son retour de vacances" à l'horizon ?

Cette histoire de "mec cool" est à mourir de rire ! Ca m'a toujours paru complétement stupide. Quant à Bjork, elle était probablement épuisée, c'est tout. Je ne souhaite pas projeter une image particulière, ni réagir contre ce que les gens pensent de moi. Je n'en éprouve pas le besoin, je suis moi, c'est tout ce que je sais. Je ne pense pas à la tête que je peux avoir, à l'image que je peux donner de moi-même, aux conséquences de telle ou telle manière d'apparaître en public. Je prends ma guitare, je joue, je chante et c'est tout. Il y a deux ans, après la sortie de l'album, j'ai enchainé les concerts pendant dix mois d'affilée et j'ai commencé à me sentir fatigué, comme déconnecté. Tout m'a paru vraiment ridicule tout d'un coup. Mais au lieu de réagir de manière négative, j'ai essayé de faire comme si tout ce qui m'entourait était une farce : plus ça paraissait sérieux et important, plus c'était stupide et comique. Je suis toujours conscient du fait qu'il s'agit seulement de musique et de gens. Il faut s'aggriper à quelque chose de solide. Mais ça m'arrive parfois d'être tellement fatigué que je me sens à deux doigts de m'abandonner à une espèce de mauvais démon. J'essaie seulement de garder tout ça sous contrôle quand je sens que ça monte.